Une pensée peut-elle être mauvaise?
Auteur(e) : Martin Gibert
Une pensée peut-elle être mauvaise (wrong) du point de vue des normes propres à la délibération ? Dans ce papier de psychologie morale, je commence par définir les mauvaises pensées comme des représentations mentales imaginées. j’envisage alors deux arguments en faveur de leur bannissement : le premier est fondé sur l’idée qu’elles témoignent du vice de l’agent et le second sur leur éventuel effet négatif. Mais il existe des raisons de penser que ces deux arguments sont peu convaincants, et surtout, qu’ils se heurtent à une difficulté majeure tenant à la nature contrefactuelle de l’imagination.
Abstract long, ou article en entier : lien vers le document en pdf
Commentaires
2. Commentaire de Cédric Eyssette - le 11 octobre 2009 à 14:57
Cher Martin Gibert,
Je n’ai malheureusement pas pu assister au colloque, mais votre communication avait l’air particulièrement intéressante. La question que vous posez m’a rappelé une discussion qui avait eu lieu sur le blog de Julien Dutant. J’avais à ce moment essayé de comprendre ce que signifie l’idée qu’il y a des propositions p telles que : il est vrai que p et c’est un mal de savoir que p. Je distinguais alors trois manières de comprendre cette idée, selon que l’on se place du point de vue de l’éthique des vertus, du conséquentialisme, et du déontologisme.
Or, j’ai justement l’impression que votre argumentation suit le même type de structure que celle que je proposais alors. Je vous soumets tout d’abord une reconstruction de votre argumentation, qui m’a été nécessaire afin de chercher à vous comprendre. J’ai bien conscience que cette reconstruction est très (extrêmement ?) fastidieuse, mais elle me permet de dégager ce qui me semble être la structure logique de votre argumentation. J’aimerais savoir si cette reconstruction vous semble convenir, avant de continuer éventuellement la discussion.
Structure générale de l’argumentation
- (1) S’il existe des pensées mauvaises, cela signifie qu’il existe o tel que : il est mal de penser o.
- (2) Il est mal de penser o seulement si l’une de ces trois possibilités est vraie :
- [a] Penser o est le signe d’un vice.
- [b] Penser o conduit à causer un tort.
- [c] Il existe une norme qui interdit de penser o.
- (3) Aucune de ces trois possibilités n’est vraie.
- Conclusion : il n’existe pas de pensées mauvaises.
L’argument contre [c]
- (1) S’il existe une norme qui interdit de penser o, alors on a deux possibilités :
- [a] Penser o n’est pas sous le contrôle de l’agent.
- [b] Penser o est sous le contrôle de l’agent.
- (2) Si une norme interdit de A, et si A n’est pas sous le contrôle de l’agent, alors cette norme n’est pas applicable, ce qui est absurde.
- Donc : si [a], alors la norme qui interdit de penser o n’est pas applicable, ce qui est absurde.
- (3) Si une norme interdit de A, et si pour comprendre cette norme, il est nécessaire de A, alors cette norme ne peut pas être comprise sans être bafouée, ce qui est absurde.
- (4) Pour comprendre la norme qui interdit de penser o, il est nécessaire de penser o.
- Donc : si [b], alors la norme qui interdit de penser o ne peut pas être comprise sans être bafouée, ce qui est absurde.
- (5) Si une norme interdit de A, et si le fait d’interdire de A conduit davantage les individus à A, alors cette norme est contreproductive, ce qui est absurde.
- (6) Le fait d’interdire de penser o conduit davantage les individus à penser o.
- Donc : s’il existe une norme qui interdit de penser o, alors cette norme est contreproductive, ce qui est absurde.
- Donc : s’il existe une norme qui interdit de penser o, cela conduit à des absurdités.
- Conclusion : Il n’est pas vrai qu’il existe une norme qui interdit de penser o.
L’argument contre [b]
- (1) Penser o conduit à causer un tort seulement si l’une de ces trois possibilités est vraie :
- [a] Penser o conduit à causer un tort à autrui.
- [b] Penser o conduit à causer un tort à soi-même.
- [c] Penser o conduit à causer un tort à une entité abstraite.
- (2) [b] et [c] sont vraies seulement si le maximalisme moral est vrai.
- (3) Le maximalisme moral n’est pas vrai.
- Donc : [b] et [c] ne sont pas vraies.
- (4) Seul ce qui a une conséquence réelle sur autrui peut conduire à causer un tort à autrui.
- (5) Penser o n’a pas de conséquence réelle sur autrui.
- Donc : [a] n’est pas vrai.
- Conclusion : Il n’est pas vrai que penser o conduit à causer un tort.
L’argument contre [a]
- (1) Penser o est le signe d’un vice, seulement si penser o est un indicateur fiable du caractère de la personne.
- (2) Penser o n’est pas un indicateur fiable du caractère de la personne.
- Conclusion : Il n’est pas vrai que penser o est le signe d’un vice
3. Commentaire de Martin Gibert - le 12 octobre 2009 à 18:02
Merci beaucoup Cédric pour l’intérêt que tu portes à ma réflexion.
Je trouve ta reconstruction de mon argument très intéressante… et même d’une certaine façon, plus claire que mon propre argument. En tout cas, ça me donne à penser. (Et, comme quoi, du point de vue conséquentialiste, c’est peut-être bien de ne pas assister aux communications: ça produit des idées!)
Je n’avais pas réalisé qu’on pouvait interpréter les normes « tu ne devrais pas penser à X» comme typiquement déontologique – ce qui est assez beau pour la symétrie de l’argument.
Dans ma présentation à la SOPHA (je vais t’envoyer l’article), je les présentais comme une norme délibérative que devrait endosser aussi bien l’éthicien de la vertu que le conséquentialiste.
En effet, si je suis éthicien de la vertu et que je considère que certaines pensées sont mauvaises (parce qu’elles témoignent effectivement du caractère vicieux de l’agent), je devrai me doter d’une norme délibérative qui banni ces mauvaises pensées : par exemple avec la norme « je ne dois pas penser à X» . Même chose si je suis conséquentialiste et convaincu que certaines pensées causes du tort.
Or, j’essaye de montrer que cette norme est inapplicable ou déraisonnable. Si j’ai raison, cela signifie qu’il est possible de considérer certaines pensées comme mauvaises mais qu’on ne peut en tirer aucun principe, aucune norme pour régir la manière dont on devrait délibérer. Autrement dit, la question des normes délibératives se place à un niveau distinct des raisons vertueuses, conséquentialistes (et déontologiques) de dire qu’une pensée est mauvaise.
Je viens de prendre connaissance de la discussion sur Philotropes. Très intéressant. Mais mon argument fonctionne avec les pensées interprétées comme représentations mentales imaginées. Or, le paradoxe s’appuie sur des mauvaises pensées qui sont plutôt des mauvaises croyances – et j’ai bien peur qu’une norme délibérative qui interdit de croire que p ne soit pas paradoxale ou inapplicable. Bref, mon argument ne fonctionne pas pour les « mauvaises croyances» .
Bonne nouvelle: on a encore du pain sur la planche!
4. Commentaire de Cédric Eyssette - le 15 octobre 2009 à 23:24
Merci pour ton commentaire, tes précisions et pour l’article que tu m’as envoyé. Moi aussi j’ai maintenant du pain sur la planche ! Je lis ton article, et j’essaie de poursuivre cette discussion.
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1. Commentaire de Pierre-Yves Rochefort - le 6 juillet 2009 à 05:23
N’y a-t-il pas une différence à faire entre le fait d’avoir une mauvaise pensée dans le cadre d’une délibération « personnelle » et le fait d’en faire part dans une discussion éthique? Si telle est le cas, je pense que tes arguments montrent bien l’impasse dans laquelle se retrouve celui qui veut empêcher quelqu’un d’avoir de mauvaises pensées à l’intérieur de sa propre délibération, mais ne sont-ils pas inoffensifs pour celui qui juge qu’on devrait faire usage d’une certaine censure dans le cadre d’une discussion ou d’un débat éthique?