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    Que peut faire la preuve de Moore qu’il y a un monde extérieur ?

    Auteur(e) : Angélique Thébert

    If it is usually accorded that Moore’s "Proof of an External World" misses its point, the reasons why this diagnosis is made differ. Either it is considered that Moore’s proof is epictemically circular because the truth of the conclusion must be presupposed and believed by the subject, in order for him to accept the premises. Either it is considered that if Moore’s proof transmits the justification from the premises to the conclusion, it fails to convince someone who doubts of the truth of the conclusion. This would be due to the fact that the proof can convince someone if and only if he does not doubt of the truth of the conclusion before the proof is presented to him.
    I show that both diagnoses are wrong. I take Moore’s proof as a model of proofs of propositions of common sense. These proofs, far from aiming to establish the truth of these propositions or to convince someone who doubts of them, actually aim to improve our knowledge of propositions of common sense. It implies that we already know these propositions before the proof, that the propositional attitude of the subject towards these propositions is neither one of positive nor one of negative epistemic entitlement. It is knowledge of the conclusion that is presupposed by the premises. However, the presupposed knowledge must not be confounded with the knowledge which is produced by the proof. To sustain my analysis, I rely on Thomas Reid’s remarks and more recently on Ernest Sosa’s.

    Abstract long, ou article en entier : lien vers le document en pdf

    Commentaires

    1. Commentaire de Julien Dutant - le 29 août 2009 à 14:48

    Merci, cela m’intéresse, j’espère pouvoir y assister!

    Soit C la conclusion des preuves épistémiquement circulaires; C est une condition nécessaire pour connaître la prémisse. Entre (a) la position de Wright selon laquelle la preuve est nécessairement superflue parce qu’elle requiert qu’on soit justifié à croire C, et (b) la position selon laquelle il « suffirait»  de ne pas douter de C pour que la preuve fonctionne, il y a une autre position, que tu mentionnes mais ne semble pas discuter: (c) la position externaliste basique selon laquelle il suffit que C *soit vraie* (et que les autres conditions pour connaître les prémisses soient remplies; mais sans que ces autres conditions incluent le fait de connaître C ou d’être justifié à le croire). D’un autre côté, (b) semble implausible: si C est faux, alors le sujet ne connaît pas les prémisses, et du coup on voit mal comment la preuve aurait une quelconque valeur épistémique, même si le sujet n’a aucun doute sur C. Du coup peut-être que la position que tu attribues à Moore est en fait la position (c) ci-dessus…

    A bientôt,
    J

    2. Commentaire de Angélique Thébert - le 29 août 2009 à 18:43

    Merci pour ce commentaire.

    1ère précision : Mon objectif n’est pas de déterminer la position de Moore sur ce sujet. Il est vrai que, vu ma présentation, cela semble être l’objectif poursuivi, mais depuis j’ai réajusté mon propos : il s’agit plus généralement de défendre les preuves des propositions du sens commun contre l’accusation de circularité épistémique. Par « preuves des propositions du sens commun », j’entends tout autant les raisonnements de type « track-record », le raisonnement de Moore tel qu’il est reconstruit par Wright par exemple, que ce que Reid nomme les « illustrations » des principes du sens commun.

    Track-record arguments : Presupposition : « My perception is reliable. » / Premises : « At t1, I perceive that p, and p », « At t2, I perceive that q, and q », etc. / Conclusion : « My perception is reliable. »
    Moore’s proof : Presupposition : « There is an external world. » / Premises : « Here is one (perceived) hand », « Here is another (perceived) hand ». /Conclusion : « There is an external world. »
    Reid’s illustrations : Presupposition : « At t1, my memory is reliable », « At t2, my memory is reliable », etc. / Premises : « At t1, I remember distinctly that p, and p », « At t2, I remember distinctly that q, and q », etc. / Conclusion : «  My memory is reliable. »

    2ème précision : Je pense que, pour connaître les prémisses, il ne suffit pas que « C soit vraie » ; il faut que le sujet sache que C. Cette exigence découle de l’adoption du principe de clôture épistémique. Dans sa pratique du jugement perceptif, le sujet sait que « sa perception est fiable ». Pour justifier ce point, je montre que l’attribution d’un savoir de la présupposition permet d’éviter les difficultés suivantes :
    1/ l’objection de la non plausibilité psychologique : il faudrait accorder une trop grande sophistication intellectuelle au sujet s’il devait être justifié à croire que C pour connaître les prémisses.
    2/ on voit mal comment, à partir de jugements perceptifs particuliers, un sujet pourrait découvrir que sa perception est fiable, s’il ignorait totalement ce fait auparavant. Certes, dans « When Warrant Transmits », Pryor revient sur sa position, passant de « nous n’avons pas besoin d’être autorisés à croire quoi que ce soit pour être justifié à croire que p » à « nous sommes autorisés à nous fier à… ». Mais il insiste sur le fait que cette terminologie risque de faire « plus de mal que de bien » dans la mesure où l’on pourrait la confondre avec le fait de « croire » ou d’ « accepter doxastiquement quelque chose ». Plus loin, il revient sur la question de l’agnosticisme : prenant en compte l’objection de Wright, il indique que nous pouvons croire que p sur la base de C, sans avoir d’attitude doxastique positive à l’égard de C (ce qui correspond – je pense – à la position (c) que tu mentionnes). Par exemple, nous pouvons croire qu’ « il y a un mur blanc devant nous » sur la base de la fiabilité de notre perception, sans croire pour autant que « notre perception est fiable ». Le propre d’une telle attitude qui consiste à « se baser sur » une proposition sans la croire, est qu’elle nous engage à ne pas suspendre notre jugement à son égard, tout en nous engageant à ne pas croire qu’elle est fausse.
    A mon avis, cette précision – en indiquant ce que l’autorisation épistémique n’est pas, mais sans véritablement dire ce qu’elle est – contribue moins à éclaircir cette notion qu’à la rendre encore plus insaisissable. Comment notre connaissance perceptive immédiate pourrait-elle tenir ensemble des attitudes si complexes ?

    La solution consiste à mettre en évidence que, au moment même où nous formons des jugements perceptifs, nous savons que C. Simplement, cette connaissance ne prend pas la forme d’une croyance, si par croyance on comprend une attitude propositionnelle. Nous avons besoin d’un acte de l’esprit qui soit à la fois simple, naturel, et qui ait une certaine positivité, c’est-à-dire qui témoigne d’un engagement en faveur de la fiabilité de nos pouvoirs de connaître ; autant de caractéristiques que ne possède pas l’attitude qui consiste à ne pas croire que non-C. Par contre, la confiance que nous plaçons dans la bonne marche occurrente de nos facultés à chaque fois que nous en faisons usage, manifeste notre capacité dispositionnelle à prendre cette fiabilité pour accordée. Si la justification prima facie des jugements immédiats implique que l’on sache que C, ce savoir n’est pas antécédent à ces jugements : il est concomitant à la connaissance des jugements. Il s’agit d’une manière de connaître ces jugements. Notre connaissance de la fiabilité de notre perception, qui s’exprime dans notre connaissance de jugements perceptifs particuliers, est un « savoir-faire ». De la sorte, il devient possible de concilier ce qui paraissait inconciliable, à savoir :
    1/ une explication positive de la raison pour laquelle nos expériences perceptives peuvent nous fournir une connaissance empirique ;
    2/ la présence d’une telle explication sans qu’elle ne repose sur l’acceptation de principes généraux portant sur les conditions de l’expérience, la fiabilité de nos facultés, etc.
    3/ une explication du caractère non vicieux de la circularité épistémique présente dans les preuves des propositions du sens commun : si circularité il y a, elle n’est ni complète (puisque ma connaissance de la fiabilité de ma perception au moment même où je forme des jugements perceptifs est différente de la connaissance acquise grâce à la preuve), ni vicieuse (puisque ma connaissance propositionnelle de la conclusion améliore ma connaissance instinctive de la présupposition, il s’agit dorénavant d’une connaissance qui se sait).

    Si je me permets d’être si longue dans ma réponse, c’est parce que je ne pourrai malheureusement pas participer au colloque. Vos remarques sont donc d’autant plus les bienvenues !

    3. Commentaire de Julien Dutant - le 30 août 2009 à 12:14

    Dommage en effet! Qques questions/remarques alors:

    - comment le réquisit de connaître que C (que ma connaissance est fiable) peut-il suivre de la clôture épistémique? Le ppe de clôture dit que si je sais p, je sais tout ce que je déduis de façon compétente de p. (Ou: si je suis en position de savoir que p, je suis en position de savoir tout ce que je suis en position de déduire de façon compétente de p.) Mais « ma perception est fiable»  n’est pas une conséquence logique de « il y a une pomme sur la table» !

    - un pb pour la thèse selon laquelle tt sujet sait que C est en effet celui de l’implausibilité psychologique: comment un sujet qui n’a pas le concept de « mécanisme psychologique»  peut-il savoir que ses mécanismes psychologiques sont fiables? Tu énonces une liste de desiderata: « un acte de l’esprit qui soit à la fois simple, naturel, et qui ait une certaine positivité, c’est-à-dire qui témoigne d’un engagement en faveur de la fiabilité de nos pouvoirs de connaître» . Est-ce qu’on peut trouver qqch qui correspond au job? Tu mentionnes:

    (a) « la confiance que nous plaçons dans la bonne marche occurrente de nos facultés à chaque fois que nous en faisons usage, manifeste notre capacité dispositionnelle à prendre cette fiabilité pour accordée» . Deux questions: (a1) est-ce la simple disposition à former des jugements sur la base d’un processus est suffisante pour avoir l’attitude de « faire confiance en la marche de nos facultés» ? Par ex, est-ce que celui qui est disposé à respirer manifeste par là-même la « confiance en la marche de son appareil respiratoire» ? (a2) Suppose qu’un sujet *se méfie un peu* de ses propres facultés perceptives; il n’en doute pas à la façon d’un sceptique, mais il prend bien soin de regarder sous plusieurs angles avant de juger. Un tel sujet est-il dépourvu de connaissance qu’il a une pomme devant lui? Ou sait-il qu’il y a une pomme devant lui sans savoir que ses facultés sont fiables? Ou sait-il que ses facultés sont fiables tout en manifestant une défiance à leur égard?

    (b) un savoir-faire. On peut considérer la capacité à former des jugements perceptifs comme un savoir-faire: i.e., savoir former des jugements perceptifs, ou savoir former des jugements perceptifs vrais. C’est un savoir, certes, mais (du moins à première vue) un savoir dont l’objet est: former des jugements perceptifs vrais. Or ce dont tu as besoin est de savoir que les jugements que tu formes de cette façon sont vrais. Est-ce que tu veux défendre la thèse générale selon laquelle savoir faire X est en même temps savoir implicitement que l’on sait faire X?

    4. Commentaire de Angélique Thébert - le 30 août 2009 à 23:01

    Merci beaucoup pour tes remarques. Voici quelques éléments de réponse (« tentative » pour certains).

    Réponse 1 : Tu écris que le principe de clôture dit que « si je suis en position de savoir que p, je suis en position de savoir tout ce que je suis en position de déduire de façon compétente de p ». Puis que « ma perception est fiable » n’est pas une conséquence logique de « il y a une pomme sur la table ». Ok, mais ne pouvons-nous pas dire que « ma perception est fiable » est impliqué par « je perçois une pomme sur la table et il est vrai qu’il y a une pomme sur la table » [qui sont les prémisses des raisonnements ici étudiés] ? Je comprends le principe de clôture épistémique comme une clôture sous implication matérielle connue.

    Réponse 2 : Sur l’attitude qui consiste « à prendre pour accordé la fiabilité de nos facultés » [« to take it for granted »].
    a1) Dans EIP, VI, 4, Reid prend l’exemple de la digestion : le pouvoir de juger des propositions évidentes par elles-mêmes est selon lui comparable au pouvoir de digérer. Plus généralement, notre pouvoir naturel de faire des jugements épistémiquement immédiats (c’est-à-dire connus sans inférence) est comparable au pouvoir de digérer. Ces pouvoirs ne sont pas de simples dispositions comprises comme des tendances, des penchants, de purs automatismes. Il s’agit de dispositions sur lesquelles on peut agir. D’une certaine manière, on « maîtrise » ces pratiques, on peut les adapter selon les circonstances. Cela implique que l’on prenne pour accordé que notre pouvoir de respirer ne nous jouera pas des tours. Certes, on prend très rarement conscience de cette confiance (ex. : en apnée), mais elle accompagne notre pratique en continu.

    a2) Le sceptique que tu prends pour exemple n’est pas dépourvu de la connaissance qu’ « il y a une pomme devant lui » ; de plus, il sait [au sens de la connaissance animale dont parle Sosa] que ses facultés sont fiables mais il ne sait pas qu’il le sait. La prise de conscience de la possibilité d’une erreur conduit à deux possibilités : soit on est en mesure de montrer que notre connaissance est sûre, et dans ce cas, loin de défaire notre connaissance, le doute est l’occasion d’améliorer sa qualité, de la rendre plus forte, plus stable ; soit on n’est pas en mesure de calmer ces doutes, et dans ce cas il n’y a toujours pas de connaissance de second ordre, mais cela ne se répercute pas sur la connaissance de premier ordre. Seule la connaissance réflexive de la fiabilité de mes facultés est bloquée, mais cela n’annihile pas ma connaissance animale que ma perception est fiable (il n’y a pas d’effets en cascade).
    Mais comme tes questions l’indiquent, la question est de savoir si, dans ce second cas, la situation du sujet qui se méfie (S1) est meilleure que celle du sujet (S2) qui ne se méfie pas du tout de ses propres facultés perceptives. On peut craindre que celle de S2 soit meilleure : les connaissances de S1 et S2 qu’ « il y a une pomme sur la table » sont aussi peu sécurisées, mais contrairement à S2, S1 a conscience de ce manque de sécurité. Sur ce point, je m’inscris dans la lignée d’Elgin dans son article sur « l’efficacité épistémique de la stupidité ».

    b) Comment justifier le passage de « je sais former des jugements perceptifs vrais » à « je sais que je sais former des jugements perceptifs vrais », c’est-à-dire à « je sais que la manière dont je forme des jugements perceptifs est fiable » ? Je ne pense pas que le savoir-faire soit analysable en « je sais faire X et je sais que w est une manière fiable de faire X ». L’acquisition d’une telle connaissance propositionnelle est le résultat des preuves ici discutées. Par exemple, le principe qui dit que « Tout ce que je perçois distinctement existe et est tel que je le perçois » [5ème principe premier de vérités contingentes chez Reid] est une codification de ce savoir-faire, codification qui peut faire l’objet d’une connaissance réflexive (et propositionnelle), mais cette connaissance réflexive n’est pas nécessaire à la simple connaissance de jugements perceptifs.
    En quoi « savoir faire X » implique-t-il alors dès le départ de « savoir que la manière de faire X est fiable » ? Si l’on sait faire X, alors il est vrai que, d’une certaine manière, on sait que procéder ainsi est correct. Mais ce n’est pas un savoir propositionnel, même implicite. Le savoir-faire dont il est ici question est une sorte de matrice cognitive qui nous permet de passer en toute confiance de données non doxastiques (les données perceptives) à des sorties doxastiques (les jugements perceptifs). « Maîtriser » cette technique de « transformation », être capable, étant donné certains faits, de former des croyances vraies à propos de ces faits, n’est-ce pas tout ce en quoi consiste la connaissance (animale) de la fiabilité de cette manière de faire ? Ce savoir non propositionnel est une manière de faire les jugements perceptifs. Savoir faire X, c’est savoir faire X en toute confiance, ce qui revient à prendre pour accordé le caractère opérationnel de cette manière de faire.

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