Introduction
Le philosophe Edmund Burke établit dans sa théorie esthétique, une distinction claire entre le sublime et le beau, les liant à des passions particulières qui se trouvent provoquées par des expériences contemplatives différentes. L’idée du sublime burkéen trouve un écho puissant dans l'œuvre L'Ange Déchu d'Alexandre Cabanel. Ce chef-d'œuvre produit inévitablement chez le spectateur un sentiment d’admiration mêlé de crainte pour incarner une figure emblématique de la chute. Notre empathie pour Lucifer qui nous apparaît alors plus humain que démon provient du fait que nous sommes tous soumis à notre propre orgueil et en quête de notre propre gloire. Ainsi, si nous cherchons tous à nous élever, nous sommes tous susceptibles de chuter. Nous procéderons à un bref exposé de la philosophie burkéenne de l’art, ainsi qu’à une description du tableau de Cabanel pour produire une interprétation à l’aune de l’exégèse biblique et mettre en exergue les enjeux philosophiques avant d’étendre notre réflexion sur le concept la chute à des œuvres plus modernes.

I] La théorie du sublime chez Burke
Le concept du sublime chez Edmund Burke prend place dans sa réflexion sur l'esthétique et la philosophie de l'art, dans son ouvrage majeur, Recherche philosophique sur l’origine de nos idées du sublime et du beau écrit en 1757. Burke propose une théorie qui distingue nettement le sublime du beau, en associant ces deux concepts à des expériences émotionnelles et sensorielles distinctes
Le beau, tout d’abord, est associé à des qualités d’une œuvre d’art comme l'harmonie, la douceur, la proportion et l'agréable du sujet, il provoque un sentiment de plaisir positif et de confort. Le beau comme le laid parlent à nos sentiments et nous sommes à même de juger d’une œuvre d’art belle ou laide en sondant nos émotions pendant ou après le moment de la contemplation esthétique.
Le sublime maintenant est une expérience esthétique qui suscite un mélange d'admiration mêlée de crainte et d'émerveillement face à des objets ou des phénomènes qui dépassent la compréhension ou le contrôle humain. Il se caractérise par une intensité émotionnelle extrême, souvent liée à des sentiments de terreur ou de grandeur. « L’esprit est entraîné hors de lui-même par une foule d’images grandes et confuses qui touchent par leur multitude et leur confusion », écrit Burke. Le plaisir ou la douleur ressentis sont cette fois négatifs, dans le sens où il s’agit d’un plaisir qui menace toujours de s’estomper ou d’une douleur qui promet de s’évaporer bientôt.
Contrairement à Kant, pour Burke le sublime n’est pas que dans les œuvres de la nature produite par Dieu pour nous montrer sa puissance démiurgique ; l’être humain est capable de concevoir et de produire des œuvres d’art sublimes. La clé du sublime, selon Burke, réside dans la capacité du spectateur à ressentir ces émotions fortes à distance, dans un contexte qui reste sécurisant, c’est-à-dire dans la contemplation artistique, c’est ce qu’il appelle le délice (delight) : « Ce délice, [ … ] tout ce qui l’excite je l’appelle sublime », écrit Burke. Cette expérience provoque la cristallisation du moment présent dans le temps ainsi qu’une paralysie des forces vitales. Durant cette quintessence d’éternité, on se plaît à constater notre impuissance et notre insignifiance par rapport au contenu de l’œuvre. Ainsi, nous sommes étonnés (astonished), ravis, subjugués, médusés par le sujet du tableau, de la sculpture ou de la musique : « La passion causée par le grand et le sublime lorsque ces causes agissent avec le plus de puissance est l’étonnement », écrit Burke. Face à un beau tableau, je formule un jugement de goût en disant « c’est beau », mais face à une œuvre sublime, je reste bouche bée et ne dis rien.

II] Analyse du tableau L’Ange Déchu de Cabanel
Le tableau L'Ange Déchu peint en 1847 par Alexandre Cabanel est une œuvre magistrale qui illustre le personnage biblique de Lucifer dans un moment de désespoir et de colère après sa chute du paradis. L’ange déchu est représenté au premier plan, assis inconfortablement sur un rocher, légèrement incliné vers l’arrière, son regard semble fixer un point dans l’horizon. Sa musculature est marquée, symbolisant sa puissance originelle et ajoutant à son charisme. Toutefois, son expression faciale mêle tristesse, rage et frustration ; une larme coule de ses yeux. Ses sourcils froncés, ses yeux brillants d’une lumière presque surnaturelle, traduisent une tension émotionnelle palpable.
Il faut noter la forme en virgule du corps de Lucifer qui renforce son agressivité et marque la tension de tous ses muscles. Étant le plus beau des anges selon la mythologie biblique, son corps est idéalement sculpté, rappelant les canons classiques de la beauté masculine hérités de l’Antiquité. Bien que ses ailes soient partiellement visibles, elles semblent froissées et repliées, suggérant une perte de grandeur et un déclin. Elles ne sont plus blanches immaculées, mais teintées d’ombres, soulignant la chute et la souillure, comme si la colère qui dévore le cœur de Lucifer trouvait sa manifestation physique dans la viciation de ses attributs angéliques.
Contrairement au Satan de Milton, Lucifer est représenté après sa chute des cieux, mais avant même qu’il ait eu le temps de se relever. Il reste prostré sur son rocher. Le rocher sur lequel il est assis est rugueux et inhospitalier, symbolisant la dureté de son exil terrestre. Il y a des éléments naturels comme du lierre qui évoque l’idée selon laquelle, désormais, l’ange se retrouve avec les choses qui vivent et qui meurent. Il a quitté le sanctuaire d’éternité. Enfin, une larme discrète est visible sur son visage, humanisant le personnage et évoquant la douleur d’un être céleste déchu.
En arrière-plan, on peut apercevoir une armée céleste d’anges qui s’en retournent au paradis, abandonnant Lucifer à son sort et à sa solitude. Le personnage demeure perclus de rage et seul.
L’œuvre de Cabanel invite à une réflexion sur la condition humaine, la dualité entre le bien et le mal, et les conséquences de la rébellion contre l’ordre établi. En humanisant Lucifer, Cabanel interroge la notion de justice divine et laisse entendre que même les êtres les plus nobles peuvent tomber. Il s'agit aussi d'une méditation sur l’orgueil, souvent considéré comme le péché capital ayant précipité la chute de Lucifer.

III] Lucifer, figure sublime de la chute
Nous essaierons donc de montrer dans quelle mesure Lucifer incarne une figure sublime dans l’esthétique burkéenne. Pour ce faire, nous commencerons par une interprétation produite à partir de l’exégèse biblique. À l’origine, Dieu créa Lucifer pour être le plus beau de tous les anges, le plus charismatique, mais également le plus orgueilleux. Lucifer est l’ange qui se crut plus beau que Dieu ; l’ange qui pensait pouvoir faire mieux que Dieu et qui voulut façonner l’univers à son image. Dût-il tenter de détrôner son créateur pour prendre sa place. Celui qui semblait être le premier ange véritablement libre se choisit logiquement lui-même. Il se servit de sa beauté, de son charisme et de son logos séducteur pour corrompre la moitié des anges du paradis et les persuader de lutter avec lui pour renverser l’ordre divin. Néanmoins, son orgueil fut châtié lorsque Dieu gagna la bataille céleste. Ce dernier projeta Lucifer dans les enfers qui deviendraient son nouveau royaume, au sein duquel il aura pour tâche de châtier les méchants comme il a été lui-même châtié.
En effet, Lucifer n’est pas un diable tentateur qui possède ses victimes pour tourmenter leur vie terrestre. Etymologiquement, il est celui qui apporte la lumière et non celui qui apporte les ténèbres. Lucifer est celui qui rend la lumière possible. En effet, pour que Dieu puisse réellement réaliser son concept et devenir Dieu, il fallait bien qu’il crée quelque chose qui ne soit pas lui pour affronter une essence différente de la sienne et être reconnu comme Dieu. Son entendement parfait a conçu les anges et les chérubins comme des purs esprits sans volonté propre qui ne sont au final qu’une extension de l’essence divine. Ainsi, les anges ne sont pas moraux, ils n'ont tout simplement pas la liberté de choisir entre le bien et le mal et sont incapables de montrer à Dieu autre chose que lui-même. Or, pour qu’il y ait de la lumière, il faut des ténèbres et pour que les ténèbres puissent exister, il faut de la lumière. Cette alliance réciproque entre la thèse et l’antithèse doit produire la synthèse de la création. Alors finalement, si nous revenons à la peinture, il nous faut interpréter son regard noir de haine et de colère de Lucifer et sa larme comme l’expression d’une frustration : le sentiment d’avoir été abusé.
Car loin d’être libre, Lucifer comprend qu’il a été, depuis sa création, le jouet infortuné de son destin ; empêtré dans les filets de la Providence. Dieu, dans sa sagesse absolue, n’a pas pu créer un être absolument libre qui échapperait à son contrôle et mettrait son pouvoir en danger. Dieu a prévu toutes les actions de Lucifer et a voulu que la rébellion ait lieu. Lucifer était depuis toujours destiné à vouloir renverser Dieu ; et plus que cela, il était destiné à échouer, destiné à chuter. Il y a par ailleurs dans la chute un principe sublime. Une sorte de délice à se voir soi-même tomber et disparaître dans un abîme dans un temps qui semble infiniment long. De là s’en suit un état de plaisir qui menace sans cesse de disparaître immédiatement avec le choc mortel contre la pierre froide qui achèvera la descente. Mais en attendant, ce moment d’apesanteur semble infini et met à distance le monde, comme si notre conscience rentrait en nous-mêmes. Nous retrouvons Lucifer prostré après sa chute. Il ne se relève pas immédiatement car il a la révélation. Toute son existence était basée sur un mensonge, une illusion de liberté, car au final, il n’a été que le jouet infortuné de son créateur. Une larme véritablement humaine coule sur sa joue après avoir subi une telle blessure narcissique.
L’ange veut se venger de son humiliation et le spectateur le sent prêt à bondir et s’élancer vers l’avant dans un élan de rage, mais cela n’arrivera jamais. D’une part, parce que Lucifer constate son impuissance et les conséquences inéluctables de sa défaite, et d’autre part, car le tableau restera à jamais figé. Il n’est qu’une image immobile constituée de liquide séché sur une toile qui, pourtant, parvient à perler à notre âme au-delà des cultures particulières, car je ne peux qu’être ravi devant le sublime d’un personnage écrasé par le poids de son destin. Il n’y a pas de combat plus sublime que celui que l’on ne peut gagner.
IV] Le thème de la déchéance dans la musique et le cinéma

Le sentiment causé par le sublime dans l’art doit toucher universellement les hommes, car contrairement au beau qui dépend de canons culturels et de la constitution d’un sens du goût intrinsèque à une société en particulier, le sublime touche notre âme. Pour aller plus loin, nous pouvons étendre notre analyse. En faisant référence à deux œuvres modernes, l'une musicale et l'autre cinématographique. Si la lutte de Lucifer contre des forces qui le dépassent pouvait s'exprimer en musique, celle-ci ressemblerait certainement au passage Ô Fortuna du Carmina Burana de Carl Orff composé en 1936.
O Fortuna est construit sur une forme simple mais puissante, reposant sur des répétitions rythmiques et des progressions harmoniques qui renforcent son caractère dramatique. La pièce commence doucement, avec un crescendo graduel qui mène à un climax puissant et cathartique, avant de retomber dans une conclusion sombre et résonnante. Orff emploie un orchestre symphonique complet, avec des percussions dominantes, des cuivres imposants et un chœur mixte. Les percussions (timbales et grosse caisse) jouent un rôle essentiel pour renforcer l'impact rythmique. L'harmonie est simple et modale, avec un usage intensif des accords majeurs et mineurs dans une progression répétitive. Cette simplicité renforce l’aspect archaïque et universel du morceau. Le rythme est martial et insistant, soulignant le caractère inexorable de la fortune. Les accents syncopés dans le chœur et les percussions ajoutent une tension dramatique. Le chœur est traité comme une entité collective, exprimant la voix de l’humanité face aux caprices du destin. La texture homophonique des passages renforce l’unité et la force collective. Ô Fortuna symbolise bien ici l’inexorabilité du destin, mais aussi la grâce dans la lutte perdue d’avance. Face à l’orchestre tout entier, le public ressent un frisson terriblement humain remonter le long de sa nuque et reste subjugué par le sublime.
La prélogie Star Wars raconte l'histoire d'Anakin Skywalker et son ascension au sein de l'ordre Jedi réunissant les sages protecteurs de la galaxie. Le climax de la prélogie advient lorsque Anakin, manipulé par le chancelier Palpatine et obsédé par des cauchemars montrant la mort de sa femme adorée, bascule finalement du côté obscur et trahit les siens pour rejoindre le seigneur noir des sites dans le but d'accumuler toujours plus de pouvoir. Dès le premier épisode de la saga, Anakin est montré comme un individu exceptionnel ayant une grande connexion avec la Force. Il semblerait même qu'il soit l'élu de la prophétie, celui qui doit apporter l'équilibre dans la Force. Cependant pour qu’Anakin réalise son destin ; pour que ce dernier puisse réellement rétablir l'équilibre et assurer une paix durable dans la galaxie, il doit d'abord réaliser et affronter son antithèse maléfique et devenir le terrible seigneur Dark Vador. Seul ce passage par le côté obscur lui permettra de se réaliser et d'embrasser son destin pour éliminer le Chancelier devenu Empereur dans le dernier épisode de la saga.
Mais quand est-ce qu’Anakin Skywalker est-il réellement devenu le terrible seigneur noir des Sith et le méchant iconique du cinéma ? Est-ce au moment de son adoubement par Dark Sidious ? Est-ce ce moment où il revêt l'armure iconique ? Ou encore lorsqu'il finit par étrangler sa femme Padmé avant de combattre Obi-Wan son ancien mentor et ami ? La scène décisive et véritablement sublime qui marque un point de non-retour certain, est celle où le protagoniste se retrouve seul avec lui-même immobile sur une passerelle surplombant les infrastructures de la planète Mustafar, après avoir massacré tous les dirigeants séparatistes sur ordre de son nouveau maître.
On y voit une succession de plans montrant le calme de mort qui pèse sur les lieux et qui contraste avec les éruptions à répétition torturant la planète. Puis, apparait devant la caméra le visage d’Anakin dont les traits sont déformés par la douleur, la haine et la tristesse. Il regarde vers le lointain tandis qu’au-dessous de lui, des geysers de lave grondent et symbolisent l’état intérieur du personnage. La fumée et la cendre finirent par obscurcir le ciel et masquer les derniers rayons du soleil. Anakin détourne alors le regard et une larme perle sur sa joue comme un dernier sursaut d'humanité avant sa déchéance fatale en monstre. Précisément, car il comprend enfin que tout était déjà joué d'avance, qu'il ne peut lutter contre la haine qui fait partie de lui et qui le consume. Et, comble de l'ironie, quand bien même il en prend finalement conscience, il sait pertinemment qu’il ne peut plus reculer et qu’il doit maintenant incarner tout entier l’horreur qu’il est devenu, même si cela doit condamner la galaxie à la nuit.
Conclusion
Si nous sommes captivés par les figures de la chute et de la déchéance, que ce soit dans la peinture ou au cinéma, c’est bien parce que l’orgueil, caractérisé comme le plus dangereux de tous les péchés par l’Église, est en réalité le caractère intrinsèque de l’être humain. Nous sommes tous des Narcisses prêts à nous jeter au fond de l’eau dans la quête de notre propre gloire. Le risque en vaut la chandelle, car l’orgueil agit comme le plus puissant des moteurs d’action et nous motive à accomplir de grandes choses, quand bien même nous savons que toute reconnaissance va de pair avec la critique. Mais c’est en s’exposant, en explosant à la face du monde que notre rébellion contre la condition humaine fera de nous des anges. À travers l’étude de Lucifer dans le tableau de Cabanel, du passage sombre d’Anakin Skywalker dans Star Wars, ou encore de la puissance universelle magnifiée par Ô Fortuna, on retrouve le thème du sublime burkéen : une expérience qui mêle émerveillement et effroi, admiration et crainte, face à l’irréversible destin d’êtres exceptionnels.
Ces figures de la déchéance interrogent les limites de la liberté, la nature du destin et la lutte tragique contre des forces qui s’exercent en nous ou sur nous et qui échappent au contrôle humain. Qu’il s’agisse de Lucifer, symbole d’une rébellion vouée à l’échec, ou d’Anakin, déchiré entre amour et ambition, tous deux incarnent cette tension sublime entre grandeur et impuissance. Ainsi, ces œuvres nous rappellent que la chute, loin d’être purement une condamnation, révèle toute la profondeur de la condition humaine : une quête incessante de lumière au sein des ténèbres.
Par Thomas Primerano, professeur certifié de philosophie et essayiste, membre de l’Association de la Cause Freudienne et sympathisant de l’Association Française Transhumaniste.
Bibliographie et Filmographie
- Recherche philosophique sur l’origine de nos idées du sublime et du beau, Edmund BURKE, Vrin, 2009
- Critique de la faculté de juger, Emmanuel Kant, GF, 2015
- Star Wars III, La revanche des Sith, Georges Lucas, 2005