Revue de presse philosophique semaine du 09/10/2023

Approche philosophique des évènements politiques et sociétaux français.

Semaine du 9 au 15 octobre 2023

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    Retour sur deux nouvelles atrocités

    Samedi 7 octobre, le conflit Israélo-palestinien a connu un nouveau tournant. Le Hamas, mouvement islamiste et nationaliste palestinien, a lancé l’opération « Déluge d’Al-Aqsa », envahissant certains territoires d’Israël, répandant chaos et violence. Depuis ce jour, les tueries de masse s’enchaînent, tout comme les viols, les décapitations ou les images de meurtres de femmes et d’enfants qui sont relayés par les auteurs de ces crimes. Nous pouvons ajouter à ces atrocités l’attaque d’un festival de musique qui a fait 250 morts.

    Au pouvoir depuis 2006/2007 sur l’un des deux territoires palestiniens, la bande de Gaza, le Hamas souhaite reconquérir, par la violence, le territoire israélien. En réponse, le gouvernement israélien a répliqué lourdement en bombardant la bande de Gaza. Selon l’Autorité palestinienne, cette attaque aurait fait plus de 400 morts et près de 2300 blessés. Cette nouvelle guerre surgit après une longue période de tensions sur le territoire Israélo-palestinien. Depuis 1967, Israël a encouragé sa population à migrer en Cisjordanie, deuxième territoire palestinien, ce qui a drastiquement réduit les espaces de vie de ses habitants. Ce genre de dérive coloniale est condamné par le droit international. La domination israélienne est telle que les habitations palestiniennes sont parfois détruites ou accaparées de manière arbitraire. De nos jours, le gouvernement d’extrême-droite israéliens continue de persécuter les Palestiniens. Depuis 2007, c’est-à-dire depuis que le Hamas est au pouvoir, un blocus est imposé à la bande de Gaza par Israël et l’Egypte. Ce territoire est d’une extrême pauvreté et devient de plus en plus dense au vu des arrivées constantes de Palestiniens qui, parce qu’ils ne peuvent plus habiter la Cisjordanie, migrent vers la bande de Gaza. Les bombardements fréquents entre Israël et Palestine ces deux dernières décennies témoignent de l’opposition entre d’un côté, un gouvernement israélien qui ne cesse de coloniser les territoires palestiniens et, de l’autre, l’armée du Hamas, qui souhaite récupérer l’intégralité du territoire israélien en chassant ou en exterminant sa population.

    En parallèle de cette nouvelle guerre Israélo-palestinienne, une autre atrocité a eu lieu, cette fois en France. Vendredi 13 octobre, un professeur de philosophie du lycée Gambetta-Carnot d’Arras a été assassiné à l’arme blanche. L’auteur de ce crime, qui a crié "Allah Akbar" avant de sévir, se nomme Mohammed Mogouchkov. Cet homme d’une vingtaine d’années d’origine tchétchène, fiché S (recherché des services de police), a été arrêté par les forces de l’ordre. Cette attaque survient presque jour pour jour, trois ans après l’assassinat du professeur Samuel Paty, décapité par un terroriste quelque jours après son cours sur la laïcité où il avait montré à ses élèves des couvertures du journal Charlie Hebdo où figuraient des caricatures de Mahomet.

    Ces deux évènements, bien que distincts, renvoient clairement à des actes de terrorisme et au fanatisme religieux. Si cela semble clair pour la plupart des acteurs de la société, dont le conseil français du culte musulman, qui condamne ces actes, cela est moins clair pour certaines personnalités politiques. Nous traiterons donc cette semaine de l’importance d’un positionnement clair et ferme sur ces sujets.

     

    Des positions ambiguës.

    Depuis l’attaque du Hamas, le parti politique France Insoumise (FI) essuie de nombreuses critiques pour ne pas s’être prononcé clairement sur la nature des crimes commis, ne voulant pas qualifier ces actes de « terroristes ». Certaines de leurs positions affichent même une forme de complaisance envers ce groupe, car ce dernier représenterait une forme de résistance face au gouvernement tyrannique d’Israël. Mathilde Panot, députée FI, a refusé par exemple, lors d’une conférence de presse, d’employer le mot « terrorisme » et a annoncé ne pas vouloir revenir sur sa position. Depuis, la FI fait face à de nombreuses critiques, notamment de la part de ses alliés politiques, comme le Parti Socialiste (PS) qui a suspendu sa participation à la préparation d’un contre-budget de l’alliance de gauche Nupes. Plusieurs membres du PS ont par ailleurs signé une tribune publiée par Le Monde dans laquelle ils dénoncent le comportement de la FI. Cependant, tous les membres de la FI ne partagent pas la même analyse. C’est le cas de François Ruffin qui dénonce explicitement les crimes de guerre et assume mettre « des mots forts sur des actes horribles » tout en estimant que la parole des Insoumis « n’est pas à la hauteur de la gravité des évènements ».  

    Si le positionnement de la FI est ambiguë en ce qui concerne le conflit Israélo-Palestinien, il l’est moins pour le meurtre de l’enseignant du lycée Gambetta-Carnot d’Arras. Jean-Luc Mélenchon, chef des insoumis, confie son « effroi » et son « dégoût » à la suite de cette attaque terroriste.

     

    Savoir se positionner

    Le président de la République, Emmanuel Macron, a mis du temps à s’exprimer après les atrocités commises par le Hamas. Il sait que la France est partagée sur le sujet du conflit Israélo-Palestinien. Pourtant, il semble essentiel de poser des mots forts et d’affirmer sa position après de telles atrocités. Il n’est pas acceptable de rester flou sur ce qui est arrivé, et cela n’empêche aucunement la nuance, puisque nuance n’est pas synonyme d’ambiguïté. Les actes barbares commis par le Hamas doivent être condamnés et dénoncés pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire des actes de terrorisme. Il n’existe aucune justification pour éventrer des bébés ou violer des femmes. Ceux qui ne s’expriment pas clairement là-dessus laissent planer le doute et rendent ces attentats acceptables dans l’imaginaire collectif. D’un autre côté, la politique du gouvernement israélien doit aussi être sévèrement critiquée. Il n’est pas possible de cautionner les conditions misérables dans lesquelles vivent les Palestiniens. Tout comme il n’est pas envisageable d’accepter de la part d’Israël des ripostes violentes qui ne font qu’aggraver le conflit et qui touchent de nombreux civils innocents. L’ambiguïté profite aux extrêmes. Elle profite au Hamas, qui jouit de la colère du peuple palestinien et de ses soutiens. Mais elle profite aussi au gouvernement israélien qui, s’il n’est pas arrêté, usera de cette agression pour déployer toute sa force et massacrer sans distinction tous les gazaouis. L’ambiguïté est un carburant à la violence, car en l’absence de condamnation ferme, les extrêmes pensent avoir la légitimé d’action et d’expression de la violence.

    Il faut, comme l’a finalement exprimé Emmanuel Macron, faire bloc face à cette violence. Les querelles internes de partis ou entre partis doivent cesser. La division sur des sujets aussi graves sont dramatiques pour un gouvernement qui se dit républicain. Même si notre société pluralisée est loin d’exprimer une volonté générale rousseauiste, elle se doit se montrer unie face à ces atrocités. Il était donc important, comme l’a fait Ruffin, d’assumer une séparation idéologique avec son propre parti lorsque celui-ci refuse de condamner fermement ces actes. La pensée individuelle doit prévaloir sur l’enfermement idéologique du parti politique.

    Il est possible de supposer un lien entre l’idéologie révolutionnaire de certains membres de la FI et le soutien au Hamas. Selon certains révolutionnaires, tous les moyens sont bons pour défendre des idées. Cette question de la violence, nécessaire au changement, se pose régulièrement lorsqu’une autorité politique exerce une domination sur un groupe d’individus. Lors des gilets jaunes ou de la réforme des retraites, les violences contre les forces policières avaient été soutenues par une partie de la population. Il est possible, dans des cas singuliers, de défendre des passages en force, comme quand nous mettons sous le même rapport des violences policières illégitimes avec les retours musclés de cette violence. Il faut néanmoins établir des distinctions entre les situations de violence. Le Hamas ne s’est pas contenté de repousser les attaques d’Israël. Son armée a éventré, violé, kidnappé des personnes qui n’avaient rien à voir avec ce conflit. La violence n’a pas visé exclusivement le pouvoir ou les représentants du pouvoir (comme peut l’être la police qui défend le pouvoir en place). Si des gilets jaunes, pour contrer l’oppression du gouvernement français, avaient éventré des enfants nés d’une famille du parti Renaissance (parti présidentiel), ces actes auraient été, sans hésitations, qualifiés de terroristes. Chaque fait de violence se distingue par son intensité, son origine et sa cible. Dans le cas de l’attaque du Hamas, il n’existe aucune justification, aucune défense possible, aucune ambiguïté sur le sujet. Les membres de la FI se doivent donc de changer de comportement s’ils ne veulent pas voir leur combat politique, important sur d’autres sujets, être discrédité.

     

    Défendre des valeurs pour mieux agir

    Il n’est pas chose aisée que de trouver une solution face à un conflit aussi complexe. Certains proposent une trêve, d’autres la division égale du territoire en deux États. Si les solutions diffèrent, il est tout d’abord important de faire le constat des violences pour ne pas les répéter. Mathilde Panot a dit ceci : « Nous condamnons l’ensemble des crimes de guerre, qui visent à la terreur, donc on peut appeler ça “terroristes” ». Les journalistes ont insisté pour qu’elle lie elle-même le mot « terroriste » avec « Hamas ». En effet, dire qu’ « on peut appeler ça “terroristes” », ne signifie pas qu’elle qualifie le Hamas d’organisation terroriste. Le « on » perpétue l’ambiguïté de ses propos. Il permet de ne pas se positionner. Qui est « on » ? Si elle-même pense véritablement que le Hamas est une organisation terroriste, pourquoi ne pas le répéter, ou le clarifier ? En plus d’empêcher un bloc commun idéologique, le refus de clarté peut aussi condamner la FI à d’autres accusations. Pour l’historien Emmanuel Debono, « une partie de la gauche ne fait pas obstacle à l’antisémitisme, en raison de ses positionnements idéologiques, notamment antisionistes, ou de ses silences, mais aussi parce qu’elle baigne dans la confusion ». La condamnation des actes de barbarie du Hamas est donc nécessaire afin que l’antiracisme, ou la défense du peuple palestinien, ne soient confondus avec l’antisionisme.

    Lorsque Samuel Paty est décédé il y a trois ans, le monde politique s’accordait à condamner l’agresseur et à le qualifier de terroriste. De même pour les bourreaux des locaux de Charlie Hebdo en 2015, du Bataclan la même année ou encore celui du professeur de lettre la semaine dernière. Se dresser en bloc contre ce genre de violence est primordial. Cela envoie un message quant aux valeurs qui sont défendues par la France. Peu importe le dogmatisme et le fanatisme religieux, rien ne peut se dresser contre les principes de laïcité, les valeurs de liberté, d’émancipation de la femme, le respect de la pluralité des opinions, qu’elles soient religieuses ou non. Depuis loi de Séparation des Églises et de l’État de 1905, le message politique français est : la religion ne peut exercer une autorité politique, elle ne doit faire partie que du domaine privé. C’est ainsi que les membres des différentes communautés religieuses vivant sur le sol français ont dû apprendre à concilier leurs principes religieux avec ceux qui sont véhiculés par la loi française. Le bloc d’opinions et de valeurs fondamentales amène ensuite à l’action : celle de l’intégration et d’une réflexion pour construire un vivre-ensemble.

    En ce qui concerne les attentats commis par le Hamas, il est tout aussi nécessaire de montrer que la politique française, peu importe son parti, combat le terrorisme et les crimes de guerre, qu’ils soient au nom d’une oppression ou d’une religion. Tant que ce message ne sera pas explicite, il sera impossible pour la France d’avancer et d’être dans l’action sur ses sujets. Par respect pour les autres victimes du terrorisme, par respect pour les principes fondamentaux acquis par des siècles de progrès, de philosophie et d’histoire, il est nécessaire de condamner cette violence pour qu’elle ne redevienne pas normalisée, pour que notre société ne retourne pas aux heures sombres de l’histoire où ces droits humains fondamentaux étaient régulièrement violés.

     

    Références